Ce qu’il faut faire (par Eric Le Boucher, Le Monde)

Chronique
Ce qu’il faut faire
LE MONDE | 21.10.06 | 14h42 • Mis à jour le 21.10.06 | 14h42

xcluons l’extrême gauche et l’extrême droite du raisonnement. Pour elles deux, la solution passe par la fermeture des frontières aux biens, aux capitaux et aux personnes, or, chacun sait, sauf elles, que l’histoire comme les études économiques ont montré que cela conduirait à une précipitation du pays dans le déclin. Raisonnons avec la gauche et la droite dites de gouvernement.

Pour cette gauche et cette droite, le constat est commun. Le monde est entré dans une nouvelle phase sous la poussée de trois forces puissantes et conjuguées : une accélération technologique fulgurante, une mondialisation généralisée et l’émergence d’un nouveau capitalisme dit patrimonial qui accorde une place première à l’actionnaire. Le changement est radical : il ne suffit plus de bouger une fois, de trouver une invention, d’engager une réforme, mais de bouger en permanence, de créer quotidiennement, de réformer les réformes, pour courir de plus en plus vite.

La France, celle de tonton Mitterrand et celle de papy Chirac, a loupé le coche. Qu’elle ait été accompagnée dans son immobilisme, jusqu’aux années récentes, par l’Allemagne et l’Italie ne rassure pas, au contraire. Ne revenons pas sur les raisons de ce retard coupable (idéologiques, politiques, culturelles), n’en mesurons plus les dégâts effroyables (chômage, banlieues, déficits, désespoir des jeunes), mais revenons sur l’analyse du loupé pour dessiner ce qu’il faut faire en 2007.

Philippe Aghion, professeur à Harvard, vient de publier une lumineuse petite étude sur ce sujet (www.bruegel.org/Public). Pourquoi, demande-t-il, les Etats-Unis ont-ils depuis vingt ans une croissance du PIB par tête nettement supérieure à la nôtre ? Plus d’épargne, donc plus d’investissement ? Nenni. Meilleure rentabilité du capital ? Non plus (encore qu’il faudrait y regarder de plus près). La réponse est que la France et ses amies sont restées dans la croissance d’hier, celle de l’imitation, lorsqu’il suffisait d’étendre à un nombre croissant d’entreprises et de secteurs des méthodes et des technologies connues (importées en fait des Etats-Unis). Cette politique, en fait celle du “défi américain” de Jean-Jacques Servan-Schreiber, mise en place par les hauts fonctionnaires français réformateurs dans les années 1950 et 1960 a été un succès. Elle a permis le grand rattrapage d’après la guerre. Mais ses effets se sont inversés depuis deux décennies, l’Amérique ne cessant de reprendre de l’avance. La raison en est que le “contenu en innovations” de la croissance est devenu sa clé, ce qui impose d’innover soi-même et non plus d’imiter. Mais, explique Philippe Aghion : “L’Europe n’a mis en place ni les institutions ni les politiques pour bénéficier de cette révolution.”

Cette croissance “par l’innovation” impose sa contrepartie sociale : les grands compromis capital-travail d’hier deviennent vite des freins s’ils ne sont pas adaptés en continu, l’automobile américaine en meurt. Elle a aussi ses conséquences individuelles : la situation (avoir une bonne situation) est remplacée par la vitesse (la capacité d’adaptation), l’avantage acquis par l’accès à la formation, etc.

Tout ce qu’on vient de décrire n’a rien d’original. Ce diagnostic est connu et largement partagé. Prenez les livres récents de trois auteurs, disons de droite, du centre et de gauche : Nicolas Baverez (Que faire ?, éditions Perrin), Michel Camdessus (Lettre aux candidats à l’élection présidentielle, Bayard) et Jacques Attali (Une brève histoire de l’avenir, Fayard), qui évoque le futur planétaire mais dont le dernier chapitre porte sur la France. Leur constat commun est celui qu’on vient de faire : la France va mal, faute de s’être adaptée au nouvel ordre. Et tous trois d’en tirer, à peu de nuances près, les mêmes leçons pour 2007. Il faut que les hommes et femmes politiques :

1. Fassent la pédagogie de cet ordre neuf.

2. Décident d’un investissement d’ampleur nationale pour entrer ” hardiment” (Camdessus) dans la croissance par l’innovation. Il n’est que temps de mettre le paquet sur l’université et sur la recherche-développement publique et surtout privée. Un zéro de plus aux budgets doit être le slogan et l’efficacité mesurable, la règle.

3. Combattent les rentes (notamment celles accrochées à l’Etat) pour favoriser la création. “Créer, attirer et retenir une classe créative”, résume Jacques Attali. “Lever tous les obstacles au dynamisme entrepreneurial”, écrit Camdessus. “Stopper l’hémorragie des talents”, dit Baverez.

4. Incitent à travailler plus, ce qui est la seule solution pour rétablir une société équitable. “Un Français produit 35 % de moins qu’un Américain durant sa vie active”, calcule Attali, voilà la source première de l’appauvrissement relatif.

Les trois auteurs ajoutent chacun des considérations qui leur sont propres sur les institutions ou la politique étrangère. Mais le corps du diagnostic est semblable ainsi que les propositions pour stopper le déclin français. La question de l’élection de 2007 n’est plus là : ce qu’il faut faire, on le sait. Elle est dans la lucidité des candidats à faire leurs ces propositions et dans leur courage à dire les sacrifices nécessaires.

Madame, Messieurs, arrêtez les antiques promesses. Les Français veulent entrer dans le XXIe siècle, dites-leur comment !

ÉRIC LE BOUCHER
Article paru dans l’édition du 22.10.06

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